Après la chute du régime syrien: entre justice, vengeance et spectre du chaos

Mon premier arIl est naturel, après toute révolution ou effondrement d’un régime, que la priorité du nouveau gouvernement soit de rétablir la sécurité à l’échelle nationale, notamment en désarmant les milices et en réservant le port d’armes à l’État.

 Depuis la chute du régime d’Al-Assad, le 8 décembre 2024, un sentiment de peur s’est emparé des minorités. D’abord instinctif, ce sentiment s’est peu à peu estompé grâce aux messages rassurants diffusés à la télévision, sur les places publiques et lors de rencontres officielles. L’objectif était clair : affirmer que la Révolution syrienne est une victoire de la volonté populaire, sans esprit de vengeance ni représailles.

Dans cette dynamique, une initiative a vu le jour pour apaiser les tensions : les anciens combattants du régime déchu ont été invités à déposer les armes, en échange d’un document baptisé "carte d’officier dissident". Cette carte de réconciliation leur permettait de rentrer chez eux en toute sécurité.

Mais cette démarche n’a pas fait l’unanimité, surtout parmi ceux ayant perdu des proches. Pour eux, la justice exige de poursuivre et juger les auteurs des crimes de sang. Cependant, l’ampleur du nombre d’accusés a vite débordé les capacités du système judiciaire. Face à l’impasse, certains ont pris les choses en main, lançant des actions de vengeance individuelle, menées dans l’ombre. Le danger ? La transformation de ces représailles en cycles de vengeance collective, à connotation confessionnelle, visant en particulier les communautés alaouites dans les régions côtières, à Homs et dans la banlieue de Damas.

La politique de « tourner la page et repartir à zéro » a rassuré nombre d’Alaouites au début des opérations de réconciliation. Pourtant, le doute persistait chez d’autres, craignant que ce calme apparent ne précède une tempête. La désillusion fut brutale : la fameuse carte de réconciliation ne garantissait aucune sécurité durable. Les erreurs individuelles, les assassinats ciblés et les traques des anciens du régime ont ravivé les angoisses. La peur s’est généralisée, alimentée par le souvenir des massacres passés ayant frappé diverses minorités. La population a eu l’impression de marcher vers l’inconnu, et les massacres sur la côte syrienne sont venus confirmer leurs pires craintes.

Les massacres de la côte : vengeance déguisée ou nettoyage ethnique ?

Dans tous les cas, rien ne peut justifier le meurtre de civils.

À l’origine, la traque des rescapés du régime AL-ASSAD a donné lieu à des affrontements entre les forces de sécurité syriennes, leurs soutiens, et ces derniers. Mais à mesure que les tensions montaient et que les victimes se comptaient par centaines – civils, agents de sécurité et anciens du régime –, le nouveau pouvoir a dépêché des renforts. Officiellement, ces convois n’étaient pas purement militaires ni entièrement liés au ministère de la Défense.

Selon plusieurs témoins, parmi ces colonnes se cachaient des groupes incontrôlés, venus tirer profit du chaos pour piller. Mais plus inquiétant encore : des factions étrangères, imprégnées d’idéologie takfiriste radicale, auraient investi la région côtière, avec pour objectif de « mener le djihad contre les Alaouites ». À Jableh, un témoin rapporte avoir entendu des appels au combat s’élever depuis les minarets : « Hayya ‘ala al-jihad ! » – un signe évident de la tournure confessionnelle du conflit.

 En moins de 48 heures, le chaos s’est mué en carnage : exécutions sommaires, violations massives des droits humains, documentées par les auteurs eux-mêmes. Le tout s’apparentant à un véritable nettoyage ethnique.

 La population, prise de panique, s’est retrouvée plongée dans l’incompréhension. Qui frappait à leurs portes ? Qui pillait leurs biens ? Qui enlevait leurs fils pour les conduire à la mort ? Beaucoup ont cru, à tort, que rester chez soi suffisait à se protéger.

La question reste posée : les événements de la côte étaient-ils des crimes différés, planifiés depuis longtemps, attendant leur heure ? Ou bien témoignent-ils d’un échec flagrant à contenir la barbarie de factions syriennes et étrangères ayant profité du désordre pour commettre des atrocités contre des civils sans défense ? Et alors même que le sang n’a cessé de couler, ces groupes semblent toujours assoiffés de vengeance.

Ramia ISMAIL – Journaliste indépendante

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